One

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Ils sont partis par l’Eurostar de 18h13. L’enthousiasme plein les bagages, le sourire dans le pli des écharpes, le front - encore plus ou moins vierge à nouveau de fatigue et de perplexité - rougi par le froid et le frottement des bonnets. Il y avait ceux qui étaient en retard et ceux qui étaient en avance, bien sûr. Il y avait ce parfum de vacances prolongées qui flottait dans l’air, et cette envie de nouveau départ qui pétillait dans les yeux. Bien sûr. On a tous une part d’enfance qui resurgit, dans ces moments là. Ces piaffements d’impatience et d’excitation, l’envie d’y être, déjà, et presque la question fatidique sur le bord des lèvres … on y est bientôt ? Ils sont partis par l’Eurostar de 18h13, elle avec eux, eux avec elle. Tout est passé aux rayons X, les soucis, les angoisses, les maux, les lassitudes. La nouvelle loi en vigueur les interdit, et elle aussi. Rien n’a sonné chez elle, c’était bon signe : aucune déprime clandestine. Et puis elle avait un bouclier de bonnes résolutions qui tiennent encore. Au détour d’un contrôle d’identité, elle a ré-appris qu’il ne faut jamais se fier aux apparences. Et tout cela dans un sourire. Peut-être qu’elle aurait souri aussi, pour convaincre, pour oublier, pour rassurer. Pour se convaincre, pour s’oublier, pour se rassurer. Mais peut-être pas, ç’aurait été trop tôt. Elle ne sait pas bien, mais qu’importe après tout, ce n’est pas d’elle ici qu’il s’agit, et elle admire ce sourire. Les quais glissent de froid, les vitres s’embuent, les lumières scintillent. Elles s’installent confortablement, se racontent, se soutiennent, se sourient. Elle n’a plus besoin d’être là pour elle, alors elle est là pour elles. Juste un sourire, un regard, une présence, une oreille si elles le veulent, une main tendue si elles en ressentent le besoin. Parce qu’on a toujours besoin, et parfois d’autant plus. Les cartes se retournent, les rires fusent, les premiers flashs aussi. Un peu de couleur, un peu de flou. Les papiers se déplient, les couleurs se délient, les mots aussi. Les vaches câlinent hystériquement le serveur égyptien sous la houlette à barbe-à-papa, l’Empire State Building stipule gentiment la tulipe dans les bois, la liberté et les Chipmunks dérident sauvagement le ver de terre, et le vacillement morbide de la vérité vadrouille au paléolithique inexorablement. Tout cela saupoudré d’éclats de rire qui viennent du fond du coeur, ou de pas loin. Et ces sourires s’impriment en elle, viennent tenir compagnie à ceux qui s’étaient déjà fait une place dans un coin de sa tête et ne la quittait plus. Ce sourire-là, par exemple. Ou bien celui-là. Maintenant, elle le sait, il y aura tous ceux-là. Une fois que le tunnel est passé, tout redevient nouveau, et celui-là ne fait pas exception. Il ont débarqué sous une voûte de ferraille violette, ont traversé une galerie de poteaux de temple grec, ne se sont même pas trompés de tube. Les yeux étaient un peu fatigués, bien sûr, mais l’essentiel était là, et 47 sourires sont arrivés sur le seuil du Shakespeare de Paddington.

[ A suivre]

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